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IV – M I S O G I – La Voie du Retour

 


 

 

MISOGI (ja)

DAO (ch)*

 

          Misogi vient du Shinto* et signifie purification, plus précisément « la purification rituelle par l’eau ». Dans l’esprit d’O Sensei, misogi va bien au-delà de cette définition :
          « A travers le misogi, l’individu retourne au commencement des choses » (1).
      « En aïkido, vous devez apprendre à vous connaître vous-mêmes et vous devez étudier la véritable forme de l’univers. N’oubliez jamais la source unique des choses ; comprenez ces principes qui sous-tendent la vie. » (1).

          Avec ces deux phrases, Morihei Ueshiba nous fait entrer dans le « chemin du retour » propre aux taoïstes :

1 – Qu’est-ce que le commencement des choses, la source unique des choses ?
2 – C’est en apprenant à nous connaître qu’on retournera à la source unique des choses !


DAO
(prononcer tao)

          Pour les taoïstes, l’homme est la réplique exacte de l’univers. Ce qui se passe dans l’univers se reflète dans l’homme.
          « Chaque être humain et tous les êtres humains sont des univers en miniature » (1).
Morihei Ueshiba, comme les taoïstes, avait aussi compris que l’homme est le microcosme de l’univers.


Le macr
ocosme

          Pour les taoïstes, à l’origine, il y a le dao ou le Principe Suprême.
          Le dao n’est pas définissable. Lao-Tseu, dans le daode jing (2) commence ainsi :

« Le dao qu’on saurait exprimer
N’est pas le
dao de toujours.
Le nom qu’on saurait nommer
N’est pas le nom de toujours ».

           Le dao n’est pas exprimable parce qu’il tient de l’absolu.
           « Il ne peut se définir que  par ce qu’il n’est pas, et de négation en négation, on en arrive à saisir que le dao est inintelligible et que ce concept n’est pas accessible à l’intelligence humaine » (3).

          Pour O Sensei, à l’origine, il n’y a rien, puis il y a le mouvement de l’Origine Unique (Ichigen), c’est le Un des taoïstes, le « souffle primordial » :
          « Il n’y avait ni ciel, ni terre, ni univers. Il n’y avait rien. Puis, est advenu le sublime du néant ; le Grand Vide Universel est apparu. Le Grand Vide Universel a jailli naturellement depuis le cœur du centre, le Grand Vide devenant le mouvement de l’Origine Unique » (4).
          « Toute chose prend son origine à une seule et même source ; chaque élément, qu’il soit spirituel ou matériel, émerge de cette source unique. C’est de cette manière subtile que la vie fonctionne. Ces principes donnent naissance à l’existence ; ils lient entre eux l’esprit et la matière » (1).

           Dès que le dao est prêt à se mettre en mouvement, va émaner ce que les taoïstes appellent le UN. Puis viendra le DEUX : les souffles vitaux yin et yang. Le TROIS est le souffle du vide médian. Ce dernier par son vide actif et régulateur va permettre à la transformation de s’opérer dans l’harmonie. Alors les DIX MILLE ÊTRES vont apparaître.
          « Le dao, c’est le chaos primitif, c’est le commencement du non-commencement. L’Un, c’est le dao prêt à se mettre en mouvement et en mutation. Dès que ce dao est prêt à opérer, il comporte déjà virtuellement deux côtés opposés, le yang et le yin qui ne commencent cependant pas à opérer vraiment. A ce stade, le dao devient l’Un. On l’appelle communément taiji, c’est pour ainsi dire le commencement » (3).


Ichigen
(ja) et taiji (ch)

          Si le dao appartient à l’ordre de l’ineffable, c’est dans ses manifestations que l’on pourra l’appréhender. On peut donc rapprocher ichigen et taiji. Le taiji c’est quand le mouvement naît, et c’est par ce mouvement que la « matérialisation » va commencer. Taiji* signifie « le faîte suprême, le grand Un ».
          Pour O Sensei, Ichigen est mouvement comme nous l’avons vu précédemment.
          « Le cosmos consiste en une myriade de formes, un nombre incalculable de configurations, mais ce ne sont là que des aspects différents d’une seule et même réalité. Toutes les choses, et avec elle tous les êtres humains, ne sont que des expressions différentes de la fonction de l’amour » (1).
          Puis ce mouvement va donner naissance à la forme, au monde visible :
          « Dès que le dao se met en mouvement, il y a apparition du qi primordial. Petit à petit, le qi devient de plus en plus grossier, et c’est là que la forme commence à se dessiner. Quand il y a forme, il y a substance, c’est le monde visible. Telle est la genèse selon les taoïstes » (3).


Le microcosme

          L’homme reçoit dès sa conception un reflet du dao : c’est le souffle originel, ou le qi primordial humain. Ainsi, l’homme est la réplique exacte du cosmos, son microcosme.
           « Le dao (….) se manifeste (pourtant) dans tous les êtres en leur imprimant un reflet de lui-même ; en l’homme, représentation miniature de l’univers, le dao a pour ainsi dire gravé le sceau invisible de sa pleine action » (3).
          O Sensei confirme :

          « Le Grand Dessein de l’univers est présent à l’intérieur de vous et façonne votre véritable forme » (1).

          Du dao à la formation du monde et des êtres, se succède une suite de dégradations qui transforment peu à peu l’unité en multiplicité. Le retour à l’unité se réalise forcément par gradation à l’aide du qi.
          « L’homme, pour effectuer le retour à son origine, passe nécessairement par une série de gradations, mais cette fois ascendante » (3).
          Les chinois n’opposent pas le corps physique et l’esprit (principe pensant, facultés intellectuelles). Pour eux, il n’y a pas les cinq sens et l’esprit mais il y a « six sens ». Ces six sens sont ce qu’il y a de plus grossiers dans le corps, c’est à la périphérie de notre corps.
          O Sensei nous le rappelle souvent :
          « Ne vous reposez pas sur vos sens physiques impurs pour regarder le monde » (1).
         « Lorsque nous considérons le monde matériel, nous nous apercevons qu’il est impératif de purifier les six organes des sens (les yeux, les oreilles, le nez, la langue, la peau et la conscience) si nous voulons continuer à progresser. La confusion nait d’un défaut de clarté » (1).
          « Les gens ordinaires ne voient pas la lumière parce que les choses les en empêchent. C’est l’attachement » (4).
          Ces « choses » sont nos représentations du monde qui nous ont été données par notre éducation, notre culture, etc., et auxquelles nous collons. Nous collons à la multiplicité avec nos « six » sens. Il nous faudra faire le cheminement inverse pour revenir à l’Unité.
         « Nous sommes des étincelles du divin, et notre séparation temporaire de cette source nous confère la liberté d’être. Trop souvent, les gens s’attachent à l’idée de liberté, oublient leur mission divine et deviennent égoïstes et entêtés jusque dans leurs actions. Le misogi nous aide à nous purger de ces pensées égocentriques » (1).
          Voir le dao, nous dit Gu Meisheng « c’est voir la source de la lumière. Mais cette découverte suppose une gradation. La plupart des êtres sont aveuglés par les passions et les préjugés. Mais quand cette cloison opaque que constitue le petit Moi, les désirs, la concupiscence, l’artifice, le faux-savoir, se déchire, alors on commence à recevoir un peu de lumière… » (3).

 

LE CHEMIN DU RETOUR

          Gu Meisheng nous disait souvent que l’enfant à la naissance est un Bouddha en miniature, parce qu’il a tout, rien ne lui manque. Il est en tout comparable au Bouddha, à cela près qu’il n’en a pas conscience.
          « L’homme dès sa naissance a déjà son qi qui communique avec tout l’univers, après ce sont les préjugés et même les habitudes karmiques accumulés pendant les existences antérieures qui viennent souiller sa nature et surtout bloquer son esprit et son cœur et finalement le qi est devenu tout petit. Ce qi est petit parce que le cœur est petit, nous cherchons à agrandir notre cœur et notre qi » (5).
          O Sensei aussi nous expose les mêmes propos, rapporté par Hikitsuchi :

          « O Sensei pensait qu’un bébé est exempt de pensée à la naissance. Il fait un avec les kamis. Lorsque le bébé grandit, on lui apprend beaucoup de choses et dans ce processus naissent les impuretés. Aussi est-ce sans pensée, en faisant un avec le kami, que nous pouvons retrouver l’esprit des kamis, un esprit d’amour. Nous appelons cette pratique chinkon, le retour à l’esprit/au cœur des kamis. » (6).

          Les taoïstes disent que l’homme doit se parfaire pour redevenir enfant et retrouver son naturel originel, c’est le chemin du retour : de la périphérie aller vers soi, vers notre reflet du dao.


Deux chemins du retour

          Gu Meisheng nous parle de deux chemins du retour :

  1. Le premier, la loi universelle et fatale qui nous ramène au point de départ : la mort. Il est intéressant de noter qu’en Orient on oppose la naissance à la mort, alors qu’en occident on oppose souvent la vie à la mort.
  2. Le second, par contre, « consiste à nager à contre-courant. Le retour à contre-courant doit s’effectuer impérativement en suivant une voie, bien qu’il en existe plusieurs par ailleurs pour rejoindre le calme de la vacuité. Le dao possède justement ce sens de « Voie » et c’est dans cette perspective qu’il faut le comprendre : c’est-à-dire suivre un chemin pour retourner consciemment à sa nature originelle » (3).

          Rappelons que dans « ai ki do« , il y a le caractère do ; la Voie**. C’est par le travail sur soi en conscience avec l’aide du corps physique et l’aide du qi que l’on pourra remonter à notre origine, au retour à l’unité.


MISOGI

          C’est dans ce second sens de « chemin du retour » que misogi est utilisé par O Sensei :
          « A travers le misogi, l’individu retourne au commencement des choses » (1).
          Par le misogi, on retourne à notre Origine et c’est en « purifiant » notre corps que l’on pourra y arriver :

          « En clair, le misogi est l’action de se laver de toutes les souillures, de se débarrasser de tous les obstacles, c’est un état rayonnant de pureté naturelle, l’accomplissement de toute chose, un état vibrant de vertu divine, un univers sans tâche » (1).
          « Afin de maîtriser l’usage de la résonance cosmique de l’esprit de l’univers, vous devez apprendre à amender votre propre cœur et à affirmer votre Moi véritable. Pour y parvenir, nous disposons en aïkido des techniques du misogi. Ce retour permet à l’homme de s’identifier au Principe Absolu » (1).
           Yue Tan, le fils de maître Yue, a prononcé cette phrase : « En réalité, la progression du gong fu (force spirituelle développée dans un art) dans le taiji quan consiste en l’élimination de l’enveloppe corporelle. Le corps est à l’image de la pousse de bambou avec ses différentes enveloppes. Il faut se dépouiller de ces enveloppes. A chaque élimination des enveloppes, le gong fu s’élève » a rajouté Gu Meisheng (7).

 

Cultiver le Qi (Ki) comme moyen de « purification »

         Nous avons vu précédemment que pour la formation du monde comme pour la formation de l’être il y a une dégradation du qi. Pour retourner à la source originelle, nous devons faire le chemin inverse, et avec l’aide du qi (ki) nous pourrons faire ce chemin.
          « Tout le monde est en possession de cette ligne centrale (voie de communication avec toutes les choses et les être,qui traverse le corps)**, il faut cultiver son qi pour que cette ligne finalement puisse se manifester totalement. Tout le qi vient de cette ligne » (5).
« Le
ki donne sa structure à l’univers. « Au commencement » signifie que la matière s’échappa en bouillonnant du ki en fusion » (1).
           « Pratiquer l’aïkido, c’est purifier l’esprit. Tout tourne autour du ki. Remplissez vos sens de ki » (1).
          « Toutes les souillures accumulées à travers les âges peuvent être éradiquées par le misogi. Sans le misogi, rien ne peut être créé, rien ne peut-être amélioré » (1).

          Cultiver notre qi (ki), raffiner notre qi (ki), le développer afin qu’il dissolve tous les nœuds que nous avons en nous, nœuds physiques et psychologiques. Ceci pour nous permettre de retrouver notre enfançon, notre état de bouddha que nous avions à notre naissance, et de le vivre en pleine conscience. Voilà ce qu’est le « Chemin du retour » ou le « misogi ». Voilà le but de notre cheminement à travers l’aïkido comme au travers du taiji quan pratiqués selon ce point de vue.

           Souvent, il est dit de l’aïkido que c’est un art martial non-violent, un art martial de la paix. C’est un fait, on trouvera une nombreuse littérature autour de tous ces sujets. Mais ne nous trompons pas, ce n’est pas parce que l’on pratique l’aïkido qu’on est sur la voie de la paix ou la voie de l’amour. Dans l’esprit de Morihei Ueshiba, on est dans la Vraie Paix, le Vrai Amour quand on est un « Etre réalisé ».
          « L’aïkido est une thérapie qui peut aider à guérir le monde de tous ses maux. Abandonnez toutes pensées égocentriques et désirs mesquins si vous voulez agir librement » (1).
          « Autrement dit, il s’agit d’expliquer pourquoi l’esprit est né, et pourquoi les choses sont nées ; C’est-à-dire qu’il nous faut comprendre comment sont nées les origines de l’esprit et de la matière, c’est-à-dire la dualité à partir de l’Origine Unique de ce monde » (4).
          « Il est vrai que les êtres humains accueillent tout l’univers à l’intérieur de leurs corps, mais chaque individu se doit de comprendre le principe qui veut que « dieu est Un et au Un, tu retourneras. » L’expression « au Un, tu retourneras » est la clé de l’accomplissement » (1).


Comme le taiji quan, l’aïkido est une discipline Physico-spirituelle

          Gu Meisheng rapportant les propos d’une dame de sa connaissance qui travaillait au CNRS : « Le bouddhisme n’est ni une morale, ni une religion, ni un yoga, ni une philosophie, ni une règle de conduite, c’est l’expérience d’un homme appelé Sakyamuni, répétée, attestée le long de l’histoire par beaucoup de Maîtres » (5).
           Le bouddhisme est une expérience personnelle, et sous cet angle le taiji quan et l‘aikido sont bouddhistes.

         Gu Meisheng rajoute que c’est une « superscience ». C’est à l’aide du corps, par une transformation intérieure que chacun d’entre nous peut arriver à une expérience spirituelle.
          L’Aïkido est aussi une « superscience », c’est une Voie qui peut nous mener à la découverte de notre Vraie Nature. C’est par le corps, à l’aide du qi (ki), de transformation en transformation que l’on va trouver notre Vraie Nature. Il s’agit d’une expérience unique parce qu’elle n’appartient qu’à chacun de nous, mais elle peut se partager par le cheminement spirituel de chacun.
            La Voie n’est jamais tracée, elle se trace à mesure qu’on y chemine « impossible donc, d’en parler à moins d’être soi-même en marche. La pensée chinoise n’est pas de l’ordre de l’être, mais du processus en développement qui s’affirme, se vérifie et se perfectionne au fur et à mesure de son devenir. C’est dans son fonctionnement que prend corps la constitution de toute réalité » (8).

          Le misogi est ce cheminement, cette transformation pour atteindre cet état de Bouddha:
        « Cette voie comporte les deux aspects, spirituel et physique, et vous devez unifier ces deux composantes. Si vous pratiquez l’art spirituel interne en même temps que l’art physique, vous pourrez percevoir la lumière claire et brillante de l’enseignement. L’esprit émet des rayons de lumière… Evoluez simultanément dans ces deux aspects et un environnement magnifique pourra être établi sur de solides principes scientifiques…» (1).
          Remonter de notre « extérieur » vers notre « intérieur », au plus profond de notre être. Des perceptions grossières de nos six sens vers l’Origine Unique de O Sensei ou le dao des taoïstes, l’Eveil des bouddhistes :

          Gu Meisheng :
          « Un des buts de la purification de l’âme qui permet de retourner vers sa nature originelle, c’est de s’éloigner de la science discursive qui conduit à la dispersion et à la multiplicité. Or pour être proche du dao, il y a lieu de restaurer l’unité, puis de la garder » (3).
          Morihei Ueshiba :
          « Lorsque le misogi est accompli, le spirituel s’élève et le matériel descend. Avec le temps, la pratique régulière du misogi permet à l’esprit de se fortifier jusqu’à retrouver sa pureté originelle. Un bon dojo est un endroit qui facilite le misogi. N’oubliez jamais ceci » (1).


(1) Aikido – Enseignements secrets – Morihei Ueshiba – Budo Editions.

(2) Philosophes taoïstes – Bibliothèque de la Pléiade.
(3) Le chemin du Souffle – Gu Meisheng – Culture et Sciences Chinoises.
(4) Takemusu aiki, volume III – Editions du Cénacle.
(5) Gu Meisheng – Shanghai -1997.
(6) Dans le cercle du Maître – Budo Editions.
(7) Gu Meisheng – Shanghai -1996.
(8) Histoire de la pensée chinoise – Anne Cheng- Editions du Seuil.
 
 * Religion polythéiste et animiste, liée à la mythologie japonaise.
** Voir le Chapitre 1 – le yao.

Nous verrons comment mettre misogi dans nos entraînements dans le chapitre 5 : « Au service de la pratique ».

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