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II – YI – SHEN – NEN – KOKYU – ZANSHIN

 


 

 

Yi yi (ch)
shen shen (ch)
kokyu nen (ja)
kokyu kokyu (ja)
zanshin zanshin (ja)

 

 

          Avant d’aborder le sujet, quelques points importants concernant la pensée chinoise.
          Dans la médecine chinoise, le taoïste, les notions de shen, jing et qi sont indissociables.
          Dans le chapitre sur le yao nous avons vu que le qi est un fluide qui circule dans le corps, c’est une énergie nourricière, une énergie vitale, le carburant de la Vie. A l’image de l’électricité, on perçoit ses effets sans pouvoir le voir ni le toucher.
          Le jing c’est l’essence vitale, le potentiel de vie contenue dans la graine ou la semence d’un être.
          Enfin le shen c’est l’esprit créateur, la puissance spirituelle. C’est grâce au qi que le shen peut entrer en activité , il accompagne toujours le yi.
          «Le shen est la substance, le yi est la fonction. Le shen correspond au non-agir, tandis que le yi gouverne l’action. Dès qu’il y a action, il y a emploi du yi » D’après le Xianxue cidian (1).

Etymologie des caractères yi et nen :

  • Le yi se compose du caractère « cœur » et du caractère « son », je propose la traduction suivante : la vibration du cœur.
  • Le nen se compose aussi du caractère « cœur » et du caractère « maintenant », je propose la traduction suivante : le cœur dans l’instant.

          Par « cœur », il faut comprendre le « cœur/esprit », il n’y a pas de différence pour le chinois : «…contrairement à la distinction familière pour un européen entre la tête, siège de la pensée pure, et le cœur, siège des émotions et des passions, le « xin » (cœur) est l’organe à la fois des affects et de l’intellect » (2).
          Sous l’influence du bouddhisme, la notion « d’absolu » apparaît dans le caractère cœur, et du même coup, dans les caractères yi et nen.

 

Yi YI

          Dans le chinois de tous les jours, yi veut dire « intention » ou « volonté » mais « cette connotation de volonté peut nous mettre sur une mauvaise piste . A mon avis, il vaut mieux penser ‘conscience’ et non pas ‘intention’, même si dans certains cas c’est ‘intention’ qui s’impose. En général, ‘conscience focalisée’ donne peut-être la meilleur idée de ce qu’est le yi » (3).
          Catherine Despeux traduit yi par « pensée créatrice » ou « image mentale » : « Il ne s’agit pas en effet de pensée discursive, mais d’intention, d’émission créatrice de l’esprit» (1).
          Ce qu’il faut retenir, c’est que cette « intention » n’est pas seulement soumise à notre volonté, mais aussi à notre « cœur » dans le sens défini plus haut. Elle est aussi Acte Créateur.

          Le yi et le qi vont de pair dans la pensée chinoise. GU Meisheng nous disait souvent que « le qi est le cheval du yi ».

          A l’intérieur de soi, un premier mouvement qui naît qui vient du yi. Le yi met en mouvement le qi qui met en mouvement le corps. Tout acte créateur est présidé par le yi. Le yi est à la base de l’art, de la médecine chinoise, des arts martiaux chinois, de la pensée taoïste en général.
          « …La primauté doit cependant revenir au yi ; quand celui-ci fait défaut, on peut qualifier une œuvre d’informe. Toutefois, le yi ne s’incarne que par la forme ; si l’on néglige celle-ci, comment y retrouver le yi ? C’est pourquoi, lorsqu’on a obtenu la forme juste, le yi s’y propage de lui-même » disait Wang Lü, peintre chinois du 14ème siècle (4).

       « Ah que l’esprit (yi) doive précéder le pinceau, c’est la règle ; que l’accomplissement doive dépasser la règle, voilà le mystère de toute création ! » rapportait Cheng Hsieg (4) 

          Voilà comment François Cheng nous parle du yi dans la peinture chinoise :
          « Il concerne la disposition mentale de l’artiste au moment de la création, d’où l’adage : « le yi doit précéder le pinceau et le prolonge. » Dans l’optique chinoise, cette part de l’homme ne relève pas de l’arbitraire d’une pure subjectivité. c’est seulement dans la mesure où l’artiste, par le truchement du qi et du li (principe ou structure interne), a intériorisé le yi qui habite toutes choses que son yi à lui peut-être réellement souverain et efficient » (5).

 

shen SHEN

          Comme nous l’avons vu précédemment, Il n’y a pas de yi sans shen. Il me semble que O Sensei ne fait pas vraiment cette distinction entre le yi et le shen. Il se rapproche de ce que dit Wu Chongxu : « Le shen originel est immobile, il est la substance ; le yi véritable régit, il est la fonction. Mais le shen originel et le yi véritable sont fondamentalement une seule et même chose » (1).

Le Yi dans l’Aikido

          A la question : « Sur quel aspect devons-nous nous concentrer au cours de l’entrainement ? » Morihei UESHIBA répondit : « Tous les aspects. Dans les arts martiaux anciens, on apprenait à percevoir chaque portion d’un adversaire, mais en aïkido nous voulons aussi percevoir chaque portion de nous-mêmes et de notre environnement » (6).

Même défié
Par un seul adversaire,
Restez en garde,
Car toujours vous êtes encerclé
Par une horde d’ennemis (6).

 

          Avec cette réponse et ce dokka*, Morihei Ueshiba nous amène au cœur du yi. Si nous « sommes encerclés par
une horde d’ennemis », la stratégie, la ruse, la vigilance ne pourront pas nous aider, seul notre « cœur » pourra nous aider.
          Pour O Sensei le yi s’est manifesté par de la lumière :
          En 1924, sur la route de la Mongolie avec son Maître spirituel Oonisaburo et quelques autres, ils furent pris en embuscade : « Alors que nous approchions de Paiyintala, nous fûmes pris au piège dans un défilé, sous un feu nourri. Comme par miracle, je pus pressentir la direction des projectiles – des éclairs de lumières les précédaient, révélant leur trajectoire – et je fus capable d’esquiver les balles… » (7).
           Une seconde fois, en 1925, un officier de marine défia au sabre Morihei Ueshiba. Celui-ci resta sans arme et esquiva sans difficulté les attaques. A la fin du combat l’officier demanda à Morihei son secret : « Juste avant vos attaques, un faisceau de lumière jaillit devant mes yeux pour m’indiquer la direction de la frappe, ce qui me permet d’esquiver » (7).
          Morihei Ueshiba fut confronté par deux fois à des militaires tireurs d’élite, et rien ne lui arriva. Teijiro Sato apprit cela, et décida de provoquer O Sensei : « Morihei se planta au milieu du dojo ; Sato leva son fusil, le doigt sur la détente. « Arrêtez ! » hurla Morihei. « Vous m’avez eu, sans avoir tiré de balle, vous avez fait mouche. » Morihei dira plus tard :
          « Sato est un véritable maître. Il est impossible d’échapper à un tireur qui fait feu sans tirer » (7)
.          

           Dans cette dernière expérience, le yi n’est plus soumis au mental et aux sens :
          « Il y a en effet d’excellents tireurs de fusil. Mais un bon tireur ne vise pas quand il veut atteindre une cible ; il jette juste un coup d’œil et pan ! Il ne vise pas, c’est son esprit qui commande son fusil et ses mains. » (8).          

          On ne peut rien contre ça à moins d’avoir un yi très puissant, ce qui a été le cas de O Sensei devant Teijiro Sato pour le percevoir.
          « Maintenant, votre adversaire avance vers vous en brandissant un sabre en bois. Vous ne devez absolument pas le fixer du regard. En aikido, nous ne fixons jamais des points tels que les yeux ou les mains . Votre esprit, et non vos sens, est la clef de l’évaluation d’une attaque » (9).

          Dans ces écrits, Morihei Ueshiba nous rappelle sans cesse comment doit être notre « esprit », notre « intention ».
           « Si vous êtes capable d’envelopper avec audace votre adversaire de votre esprit, il vous devient facile de discerner ses mouvements et de vous connecter instantanément à ces derniers, à droite ou à gauche – selon ce qui convient à la situation » (9).
          « En aïkido, nous ne nous focalisons jamais sur les mains de l’adversaire. Il n’est absolument pas nécessaire de se concentrer sur l’adversaire ou sur sa posture. Il faut regarder au-delà de la forme physique. Servez-vous de votre sensibilité spirituelle » (9).
          « Le secret de l’aïkido ne réside pas dans la manière dont vous déplacez les pieds, il est dans votre capacité à faire bouger votre esprit. Je ne vous enseigne pas des techniques martiales, je vous enseigne la non-violence.» (9).

           L’intention, le « cœur » doivent toujours être en éveil et envelopper le partenaire, sans calcul, sans préméditation
          « Avec le temps, les techniques aiki peuvent – en fait doivent – être réalisées sans préméditation » (9).
          « Partout où l’intention va, le qi va » nous disait Gu Meisheng.

Hikitsuchi nous met aussi sur la voie du yi quand il rapporte son expérience avec O Sensei :
          « A l’entraînement, O-Sensei vous apprenait à regarder le ki de votre partenaire. Voir le ki du partenaire, c’est appréhender le partenaire dans sa globalité. Voir de cette manière vous permet d’absorber l’esprit du partenaire en même temps que son corps, de la tête aux pieds. C’est difficile. Vous ne pouvez attendre l’attaque du partenaire. Vous devez acquérir la capacité de percevoir instantanément les suki (ouvertures) de votre partenaire, son intention d’attaquer » (10).
          Une dernière citation de Morihei Ueshiba :

          « En aïkido, avant qu’un adversaire ne réussisse à adopter une garde solide devant nous, nous devons absorber totalement son esprit. Utilisez la force d’attraction de votre pouvoir spirituel pour avancer. D’un seul regard, il est possible de percevoir le monde dans sa globalité » (9).
          Ici, O Sensei associe le yi (nous devons absorber totalement son esprit) avec la force du yao (la force d’attraction de votre pouvoir spirituel).Yi et yao sont indissociables, c’est ce que nous allons voir maintenant.

 

Le yi comme le yao se développe et s’affine.

          Comme pour le yao, le yi va se développer et s’affiner au cours de la pratique. Il ne pourra le faire qu’avec l’aide du corps et du qi, qu’avec le travail du qi et de sa source, le centre :
          « lorsque le yi opère, comme d’ailleurs lorsque c’est le qi qui opère, on doit toujours porter son attention au yao et observer toutes les autres règles. Le yi opère d’abord dans le corps, au niveau du yao qu’il tâche de mettre en branle, puis hors du corps. Comme «le qi suit le yi partout où va ce dernier », le qi sort nécessairement du corps. La division du yi en yin et en yang engendre celle du qi et du corps » (8).
          « Notre être est constitué d’esprit et de matière. Unifiées, ces deux facettes génèrent le pouvoir du ki. L’aïkido est le pouvoir de l’esprit » (9).
          Porter son intention au yao permet d’unifier la matière (le corps) et l’esprit (le yi).

          « Enveloppez votre adversaire de votre esprit, et vous pourrez l’entraîner ou bon vous semble, avec votre ciel et votre terre* » (9).
          La façon d’unifier matière et esprit, et nous l’avons vu, passe par le Yao.
          « Il serait insensé d’aller jusqu’à la blessure – vous devez contrôler votre adversaire avec votre esprit, avant que l’un d’entre vous ne soit blessé. Nous devons avoir recours au sabre de vie*» (9)

          Gu Meisheng explique clairement le lien entre le yi et le yao :
          « La force motrice du vrai yao vient du yi. Le yi pourrait déjà entrer en fonction avant qu’on ait obtenu son vrai yao, mais avec la constitution de celui-ci, plus le qi et le shen** sont en bon état, plus on sera en mesure d’entraîner consciemment le yi, et ce n’est qu’alors que le yi sera capable de commander le qi du corps, à travers le yao. On aura alors pleinement mis en œuvre le principe qui dit que « le yi, c’est le commandant, le yao la hampe et le qi l’étendard »(8).

           En développant le qi par la pratique, le yi devient de plus en plus « puissant ». Voilà ce que disait Gu Meisheng au sujet d’un grand maître de taiji quan :
          « Quand il regarde un adversaire devant lui, il ne voit pas un homme mais des énergies et c’est son esprit qui dirige ses mains et touche le corps de l’autre : son qi, son énergie s’infiltre à travers le corps de son adversaire, l’homme s’écroule par terre de lui-même sans aucune résistance » (8).

 

kokyu NEN

          Il s’agit d’un yi abouti, subtil qui ne dépend pas des 5 sens mais qui agit en lien avec le centre. Il repose sur un « yao érigé»*. Il s’agit d’un « yi créateur » :
          « Ce corps, tel que l’univers l’a créé, est la représentation concrète de l’union
physique et du spirituel. Il respire l’essence subtile de l’univers pour ne plus faire qu’un avec
lui. La pratique n’est alors que le moyen de se réaliser sur le chemin de la vie. Dans la pratique, le premier travail consistera à continuellement discipliner l’esprit, à développer le pouvoir du
nen et à unifier le corps et l’esprit. Ceci est indispensable à l’évolution du waza (techniques), qui trouvera son accomplissement au travers du nen. » (9).

          La pratique permet d’unifier le corps et l’esprit (mental). Une constante dans les propos de Morihei Ueshiba : se lier avec l’énergie de l’univers :
          « Conservez toute sa liberté à votre nen. C’est le nen que nous devons polir, le nen que nous devons activer dans notre corps et notre esprit (…) Le nen ne se laisse pas prendre aux formes qui se trouvent devant vos yeux. Il se lie à l’énergie du cosmos » (9).

          Nous avons vu précédemment que le yi n’est pas séparé du yao et du qi. Bien au contraire, ils travaillent en parallèle et en assistance mutuelle :
« A mesure que le
gong fu (force intérieure) s’approfondit, que le qi s’accumule, qu’on a une puissance de plus en plus grande et surtout que le corps se débloque petit à petit, que ses nœuds disparaissent (pas complètement mais en grande partie), à ce moment-là, le yi devient une force, une véritable force, subtile il est vrai, mais une force parce que le yi sera capable de commander d’abord le qi et par le qi, le corps. Le yi bouge et le corps suit. A ce moment-là, vous verrez que votre corps devient très léger, allègre, mobile. Mais qu’est-ce que c’est le yi à ce moment-là ? A ce moment-là, le yi est purement et simplement l’opération du Cœur, de votre Esprit si vous voulez, ou si on parle encore d’une façon plus nette, plus claire, c’est l’opération de votre Vraie Nature » (8).
          Quand notre Vraie Nature opère, l’ego n’est plus notre maître, juste un moyen au service de cette Vraie Nature. Notre Cœur est tout simplement là, libéré de toutes les pensées qui l’obscurcissaient, il peut s’épanouir et nous amener à « un pouvoir merveilleux » disait O Sensei :
        « Si vous parvenez à maintenir un niveau de concentration constant dans tout votre corps, vous réalisez ce que d’aucuns appellent le nen et il ne sera plus alors question de transmigration (… )Dans l’entraînement du budô, si vous vous laissez perturber par des pensées égoïstes et des désirs, vous serez incapables de progresser spirituellement… Un cœur au nen pur possède un pouvoir merveilleux, porté à la compassion. La puissance d’un esprit ainsi concentré peut briser les sabres au cœur de l’attaque ; il est l’esprit pur des dieux, l’énergie divine du vide. Usez de la puissance de l’esprit pour gagner vos batailles » (9).

           « Un nen puissant peut même donner corps à des pouvoirs surnaturels et porter l’esprit jusqu’à l’éveil » (9).

          Nous avons vu que le yi n’est pas soumis seulement à notre volonté mais aussi et surtout à notre Cœur et c’est dans ce sens que O Sensei parle du nen. Dans la culture japonaise on retrouve le yi sous différents aspects, formulation dans le kokyu et le zanshin.

        Pour un japonais le caractère yi se dit I, il correspond à l’ idée, l’intention, la volonté d’un point de vue concret, matériel, tandis que le nen qui veut dire la même chose se place d’un point de vue plus abstrait.
          Le caractère shen se lit kami, il signifie « divinités » « esprits ».

 

kokyu K O K Y U

          Dans notre pratique de l’aikido, nous utilisons souvent le terme kokyu pour l’appliquer à certains mouvements, kokyu ho (exercice de kokyu), kokyu nage (projection par le kokyu).
          Chez les japonais, le kokyu est omniprésent.
          Etymologiquement, kokyu se compose de deux caractères ko et kyu, eux-mêmes se composant de deux caractères :
        → ko se compose du caractère « bouche » et du caractère « calme », « paix » La paix, le calme sortent de la bouche, ce qui signifie expirer.
         kyu se compose de la « bouche » et du caractère « atteindre », atteindre avec la bouche : inspirer.

          On le traduit par « respiration », mais le sens va au-delà du processus physiologique.
Le ki est sous entendu dans le kokyu.

          Itsuo Tsuda nous en parle ainsi :
          « … Mais ce mot signifie aussi le tour de main pour faire quelque chose, le truc. Quand on n’a pas de kokyu, on ne peut exécuter la chose comme il faut. Un cuisinier a besoin du kokyu pour bien se servir de son couteau***, et l’ouvrier pour ses outils. Le kokyu ne s’explique pas, il s’acquiert (…). Le ki, le kokyu, respiration intuition, voilà les thèmes autour desquels tournoient les arts et les métiers du Japon » (11).
Gu Meisheng nous parle précisément d’un de ces artistes :

       « Il y a en Chine des artisans qui sont des artistes prodigieux. Ainsi, des graveurs parviennent à œuvrer sur un morceau de pierre long à peine de quatre à cinq centimètres ; ils y gravent une prose de plusieurs centaines de caractères chinois anciens, au dessin complexe. A l’œil nu, on ne voit rien que quelques lignes, il faut se servir d’une loupe pour voir apparaître ces caractères gravés d’une manière remarquable. J’ai eu l’occasion de rencontrer un tel artiste à Pékin, et j’ai vu de mes propres yeux comment il procédait : d’abord il regardait bien sa pierre, puis il fermait les yeux et son burin était à peine en mouvement, c’était son esprit qui travaillait » (8).
On retrouve le kokyu dans la vie de tous les jours et il peut être plus ou moins subtil. Il se renforce, il se cultive lui aussi comme pour le yao ou le yi.

      Dans l’ouvrage « Aikido, enseignements secrets»****, O Sensei utilise les caractères kokyu, avec le sens défini précédemment. Il leur donne aussi un sens plus subtil quand il n’utilise plus la prononciation « kokyu » pour ces deux caractères, mais la prononciation « iki » qui correspond au caractère    iki  et qui signifie souffle divin, énergie originelle.

 

zanshin ZANSHIN

« l’esprit-cœur » qui demeure

          Le premier caractère signifie « rester, laisser », le second est le caractère « cœur », on le traduit souvent par « l’esprit qui demeure », « suivre avec l’esprit ».
          Beaucoup d’arts martiaux japonais parlent du zanshin. Après l’action, garder l’intention en éveil, dans un état de vigilance. Comme « un retour au calme » après avoir dégainé le sabre pour le iaido, décoché la flèche pour le kyudo, ou après avoir porté le coup pour le kendo.
          On retrouve aussi cet état dans la pratique du taiji quan. Voilà comment Gu Meisheng parle du dernier mouvement : « le tigre rentre dans sa tanière ». Le pratiquant regarde autour de lui « non pas par fierté, mais parce qu’il en ressent le besoin. Sans cet apaisement du souffle, il manquerait une touche finale pour que l’œuvre soit parfaitement accomplie » (8).
           Il s’agit à la fois de l’attitude physique, mais aussi de « l’esprit-cœur » comme on l’a vu au début de ce chapitre.
          Je rejoins la définition que nous donne Rolland Habersetzer :
          « Zanshin ne doit pas se voir. La posture doit rester impénétrable, neutre. Esprit et corps sont en alerte. L’esprit est vivant, mais calme. C’est l’être détaché de l’égo, égoïste et aveugle, l’esprit pur libre, l’énergie fondamentale qui peut circuler sans blocage ni inhibition, pour être disponible exactement là où il faut, quand il le faut. Seul le mental libre, ne s’attendant à rien, est capable de s’attendre à tout. L’imprévisible peut alors être perçu à temps, (sans intervention de la réflexion) et déjoué » (12).

          Lorsque O Sensei nous dit d’envelopper le partenaire avec l’esprit, nous sommes dans zanshin. Ainsi le flux du ki ne s’interrompt pas, il nous traverse et reste donc en harmonie avec le rythme de l’univers.

Remarque sur le SEN (ja)

          Dans beaucoup d’Art Martiaux, la notion de « sen », caractère qui signifie « avant » « plus tôt », donne à penser que le combattant doit être prêt à anticiper, à réagir face à l’adversaire. Voilà ce que rapporte Singenobu Okumura à ce
sujet:
          « Mon professeur de kendo avait pour habitude de dire que le sen avait différents niveaux : sen no sen (initiative anticipée) tai no sen (initiative simultanée) go no sen (initiative différée). En compagnie d’un autre élève qui pratiquait également le kendo, nous abordâmes O-Sensei pour lui parler de ces notions. Nous pensions avoir compris que l’aïkido se situait dans le go no sen, étant totalement défensif.
          O-Sensei explosa et dit : « Après toutes ces années, vous n’avez encore absolument rien compris, messieurs ! N’avez-vous pas réalisé qu’il n’y a qu’un seul sen ? » O-Sensei était totalement convaincu qu’en aïkido il ne fallait pas diviser le sen » (10).
Il n’y a pas de stratégie, ni de calcul dans l’aïkido de O Sensei.

          « Vous ne devez pas penser à chacun de ces concepts comme à quelque chose de différent. En fait, en aïkido, cela n’a aucune importance qu’un adversaire soit ici ou là. Contentez-vous d’exécuter les mouvements que vous pratiquez lors de votre entraînement quotidien et tout sera pour le mieux. C’est la manière dont vous bougez qui crée la technique » (9).

En conclusion

          Il n’y a pas de réelle différence entre le yi et le nen. Ces concepts sont profondément ancrés dans la pensée chinoise et japonaise. Le yi et le nen se manifestent par le corps (le yao* des chinois ou « votre terre et votre ciel* » de Morihei Ueshiba) et ainsi peuvent résonner en synchronisation avec l’univers.
           « Quelle que soit la technique que l’on utilise si on ne l’aborde pas par le Cœur, on n’aboutit à rien, tout au plus à une maîtrise technique.
           Le Cœur est aussi « centre, axe, pivot ». Tout ce qui amène en dehors du centre, en dehors de l’axe, ce sont des résistances et celles-ci rentrent dans le jeu, dans l’action duelle du moi.
           Voilà pourquoi par la technique on s’exerce à se centrer. Trouver ce centre, former l’axe ne sont que des termes qui indiquent qu’il faut se rapprocher du Cœur. Tendre à former l’axe veut dire tendre à l’Unité (action Unitaire non duelle). Plus on s’en rapproche, plus on vibre en synchronisation avec la fréquence universelle plus l’Unité se manifeste dans les actions quotidiennes dans le « ici et maintenant », et même si on vit dans cette réalité duelle, à l’intérieur de nous-mêmes il n’y a que l’Un »*****.

          « Le nen ne fait jamais rien qui irait à l’encontre de l’univers » (9).
Le nen et le yi sont indissociables du ki (ja), qi (ch) et font donc partie intégrante de notre pratique de l’aïkido.

 

 

 

(1) Taiji Quan art martial, technique de longue vie – Catherine Despeux – Editions de la Maisnie.
(2) Histoire de la pensée chinoise – Anne Cheng- Editions du Seuil.

(3) Petit Glossaire – Paul Leu.
(4) Souffle-Esprit – François Cheng – Editions du Seuil.
(5) Vide et plein – François Cheng – Editions du Seuil.
(6) Aïkido enseignements du fondateur – Morihei Ueshiba – Guy Trédaniel Editeur.
(7) Morihei Ueshiba, une biographie illustrée du fondateur de l’Aikido – John Stevens – Budo Editions.
(8) Le chemin du souffle – Gu Meisheng.
(9) Aikido – Enseignements secrets – Morihei Ueshiba – Budo Editions.
(10) Dans le cercle du Maître – Budo Editions.
(11) La voie du dépouillement – Itsuo Tsuda – Le courrier du livre.
(12) Ecrits sur le Budo – Rolland Habersetzer – Editions Amphora.

 * Voir le chapitre sur le yao.
** Shen : la puissance spirituelle, substance résultant de la sublimation du qi et accompagnant toujours le yi, entraîne le qi, et c’est ce dernier qui entraîne le corps.
*** Voir à ce sujet l’histoire du boucher du prince Wen-houei de Tchouang-tseu, chapitre III. reprise par Gu Meisheng dans « Le chemin du souffle ».
**** Ce livre est paru au Japon sous le titre « Origine(s) divine(s) de l’aiki« .
***** Madame Wang a été le maître de Maître Yue, reconnu comme un grand maître de taiji quan et dont Gu Meisheng a suivi l’enseignement.

 

Nous verrons comment mettre le yi dans nos entraînements dans le chapitre 5 :  » Au service de la pratique ».

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