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I – Le YAO

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          C’était au moment de partir. Il est venu vers moi, il a agité son index, ce qui signifiait que c’était important et il m’a dit : « Joël, dans tout véritable Art Martial, il y a le yao »…

          Lors des séjours à Shanghai, Gu Meisheng nous faisait ce qu’il appelait avec humour des « laïus », mais c’était de véritables enseignements qu’il nous donnait. Ensuite on pratiquait et il nous corrigeait. C’est après ça, avant de prendre sa bicyclette pour rentrer chez lui, qu’il m’a interpellé. On était en 1997. Il savait que j’enseignais l’aïkido. Je lui avais d’ailleurs demandé auparavant quelques éclaircissements sur des propos de O Sensei Morihei Ueshiba, obscurs pour moi, limpides pour lui.
          Sa remarque a orienté ma pratique d’aïkido, et m’a permis de me poser quelques questions sur la pratique et sur l’aïkido en général.
          Car si dans les vrais Arts martiaux, il y a le yao, alors il y a le yao dans l’aïkido. Ses propos m’ont permis de mieux comprendre les écrits de O Sensei, le fond n’étant pas différent. O Sensei avait ce yao. Il avait réalisé ce que les taoïstes ont décrit il y a plusieurs milliers d’ années.

          « L’aïkido à la lumière du taiji quan et de la pensée chinoise », c’est ce que je vais essayer d’exposer dans les articles qui vont suivre. Je vais parler :

  • de la pratique du taiji quan (prononcé taïchi chuan), des points importants dans cette pratique, de ses liens avec la pensée chinoise, et notamment du yao dans l’aïkido.
  • en quoi O Sensei est proche de la pensée chinoise,
  • comment celle-ci peut éclairer notre pratique d’aïkido.

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          O Sensei est un Etre exceptionnel non seulement pour l’œuvre qu’il a accomplie avec la création de l’aïkido. Exceptionnel sur le plan martial nul ne le conteste, il suffit de consulter les nombreux témoignages à son sujet, les qualificatifs ne manquent pas.
          Je rajouterai d’autres raisons : il a eu le satori (1), il a érigé son yao, par ce dernier il a reconnu sa Vraie Nature (1).

fleche    Le satori

          C’est en 1925 qu’il a eu le satori suite à un duel avec un officier de marine, haut gradé de Kendo d’où il sortit vainqueur. Voilà comment il en parle : « Après le combat Morihei sortit dans le jardin pour nettoyer à l’eau du puits la sueur qui mouillait son visage et ses mains. Soudain, Morihei commença à trembler, puis se sentit comme paralysé. Sous ses pieds, la terre se mit à vibrer et il fut bientôt baigné par les rayons d’une lumière immaculée qui irradiait tout droit du ciel. Un voile doré enveloppa son corps, balayant loin de lui toute trace de duplicité. Il eut le sentiment que son corps se changeait en un corps d’or et il perçut clairement l’ordonnancement du cosmos » (2).

fleche     Il a probablement érigé son yao très jeune. Il avait une grande puissance comme on peut le voir sur le film de 1923 et comme en témoignent beaucoup de ses contemporains.

fleche    Sans être guidé par un Maître, en ce yao érigé, il a reconnu sa « Vraie Nature ».
          Selon la métaphore bouddhique un « maître » est une personne qui a traversé la rivière. La majorité des gens se laisse aller au gré du courant, les autres choisissent de traverser cette rivière pour atteindre l’autre rive, symbole de l’ « Eveil » des bouddhistes.

 

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I – Y A O

 

          Généralement l’idéogramme yao, pour un chinois, signifie taille et reins. Le japonais comprendra koshi : les hanches, le bassin, les reins.
Dans notre taiji quan « On pense plutôt à l’intérieur de cette partie du corps (taille) qui peut être réduite conceptuellement à un point virtuel, ou étendue à un axe vertical virtuel de dimensions variées (‘virtuel’ = pouvant agir sur le corps ou sur la matière sans avoir lui-même une existence matérielle). Le yao est le centre de commandement, le gouverneur qui distribue l’énergie. C’est autour du yao que le corps devient ‘entier’ ou ‘intégré’… » (3).

          Les traductions suivantes d’écrits du taiji quan utilisent le mot taille. Il faut comprendre qu’il s’agit ici du yao :
          « L’énergie prend racine dans les pieds, se développe dans les jambes, est commandée par la taille et se manifeste dans les doigts. » Zhang Sanfeng (4).
          « La taille est le maître de tout le corps. Les pieds n’ont de la force et le bassin de l’assise que si l’on est capable de relâcher la taille » Yang Chengfu (1883 – 1931) (4).

          Beaucoup de personnes peuvent avoir un yao sans en avoir conscience :
         « Un bon ouvrier, un artisan chevronné, un artiste confirmé ou un célèbre sportif, peut très bien maîtriser les arcanes de son art et détenir sans le savoir les secrets du dao [le yao érigé], mais comme il en est inconscient, il ne pourra jamais figurer parmi les véritables maîtres et les véritables adep-  tes » (5).

          La pratique du taiji quan conduit à ériger le yao. De « grossier » il devient de plus en plus subtil. Voici ce qu’en dit Gu Meisheng :
          « Le yao change de qualité. Au début, il est grossier avec forme, à un autre stade il est dit de subtilité, il perd toute substance, il devient totalement vide… » (5).

          « Par l’accumulation du qi (6) et des mouvements corrects de la taille [il s’agit ici de la taille], préliminaires indispensables à la pratique de cette voie, naît  progressivement « un petit quelque chose » au centre du corps humain, une présence qui est le véritable chef d’orchestre du qi et des différentes parties du corps» (5).

          Ce point peut s’ériger en un axe. C’est le centre de commandement qui distribue l’énergie à tout le corps. C’est autour de lui que les mouvements s’ordonnent de façon harmonieuse.

          Cet axe est vivant, il ne s’agit donc pas d’un axe rigide autour duquel le corps bougerait. « Cette ligne de force et de vérité, cet axe central dont le point central se trouve au niveau des reins et des lombes, est la source de toute l’énergie interne.Pour mettre cet axe en jeu, il faut maîtriser ce point central : le yao » (5).

 

          O Sensei ne nommait pas ce point, cette ligne. Cependant il en parlait. Il s’appuyait sur la mythologie japonaise, le shintoïsme et le bouddhisme pour le désigner sous forme de métaphores ou d’aphorismes.

  • Tsurugi – Kusanagi no tsurugi : le sabre sacré Kusanagi
  • Ame no mi naka nushi no kami : le dieu pilier central
  • Ame no ukihashi : le pont flottant qui conduit au ciel
  • Tenshi : Ciel-Terre
  • Aïkido

 

 

TSURUGI
KUSANAGI NO TSURUGI

 

          Dans les dooka (7) de O Sensei, il a utilisé les mots « tachi » ou «tsurugi » qui tous les deux signifient sabres. Le premier signifie le sabre, l’arme, le katana, et le deuxième le sabre de la mythologie : sabre à 2 tranchants, c’est l’instrument de l’harmonisation, il construit la justice et la paix.

          Regardons ce dooka qui nous parle ici du sabre katana (tachi) :

Apprendre une technique de sabre
Plutôt qu’une autre –
A quoi bon ?
Contentez-vous de
Trancher directement [ au cœur des choses] (8).

           Quand il utilisait le mot « tsurugi » , il parlait de l’expérience d’un yao érigé. Je vous invite à relire les dooka de O Sensei avec cette indication, et vous allez voir comme le message s’éclaire :

La volonté divine
Qui infiltre le corps et l’âme
Est le sabre de l’Aiki:
Polissez-le, faites-le briller
De par le monde qui est le nôtre !(8)

Les magnifiques techniques de sabre
Ne pourront jamais être appréhendées
Par les écrits ou les paroles.
Ne vous contentez pas des mots-
Recherchez l’éveil au travers de la pratique (8).

C’est la loi du Divin qui
En toi est Aiki
Que brille ce sabre,
Que sa clarté resplendisse !(9)

Par le Grand Sabre Sacré
Sans cesse aiguisé
Tu touches au divin.
Le guerrier pur sert les Dieux (9).

          John Stevens dans son livre « l’Essence de l’aïkido » (8) a bien discerné la différence entre les deux sabres. Mais sa traduction de « tsurugi » par « techniques absolues », ne me semble pas tout à fait juste. L’Aïkido de O Sensei est sans technique, sans forme, c’est lui qui le dit : « L’aïkido n’a pas de forme… C’est une erreur de se laisser prendre par la forme » (10). Effectivement quand le tsurugi est manifesté (nous pouvons faire un parallèle avec le yao érigé), il n’y a plus besoin de technique, l’Univers agit en nous.

          Il utilise aussi le terme « kusanagi no tsurugi» (sabre sacré kusanagi) toujours en référence à la mythologie, (c’est l’épée qui éteint les incendies d’herbe dans le « nihonshoki ») (11). On le trouve dans de nombreux textes et aussi dans des dooka :
          « Le sabre sacré kusanagi, la vérité de l’univers, le souffle du ciel, l’interaction entre le soleil et la lune, le souffle de la terre – tous ces éléments s’unissent pour pénétrer le cœur de l’Homme » (10).
          « Le sabre de kusanagi révèle le principe interne de l’existence ; il tranche au cœur des choses »(8).
        « Nous devons avoir recours au sabre de vie – le sabre qui nous ouvre les portes de la vie – pas à une lame, aiguisée comme un rasoir, capable de fendre un homme en deux… » (10).
          « Le pouvoir de la race humaine est dérivé de la fonction du sabre divin kusanagi » (10).
          « Entraînez-vous afin de polir kusanagi, le sabre de vie, et prenez conscience de la vérité » (10).


AME NO MI NAKA NUSHI NO KAMI

          O Sensei citait « ame no mi naka nushi no kami » ( le dieu pilier central). C’est le premier kami (dieu, esprit) de la généalogie dans le Kojiki (11). Voici ce qu’il dit :« Ame no minaka est un aphorisme qui indique que vous vous trouvez au centre, lieu de la création » (10).
         Ame no mi naka nushi no kami (le dieu pilier central), c’est le dieu primordial, à la fois créateur et création, il est « pilier », lien, entre l’Univers et ce qui est au dessus de l’Univers. Là aussi, O Sensei s’est reconnu, voici ce qu’il dit : « Toute chose prend son origine à une seule et même source ; chaque élément qu’il soit spirituel ou matériel, émerge de cette source unique; c’est de cette manière subtile que la vie fonctionne« (10).

 

AME NO UKIHASHI

          « Ame no ukihashi », est traduit par « le pont flottant qui conduit au ciel». On trouve cette expression dans le kojiki (11) et O Sensei y fait abondamment référence : « Lorsqu’on se tient debout sur le pont flottant du ciel, toute la merveilleuse substance de l’univers est absorbée par l’âme spirituelle, car on se tient debout en étant devenu la divinité Ame no mi naka nushi » (12).
          Je propose l’analyse suivante : « Se tenir debout » évoque le yao érigé. Je rappelle que le yao érigé est l’expression de notre Véritable Nature. L’être est éveillé à sa Véritable Nature « la divinité Ame no mi naka nushi », car il se tient debout.

          Extraits de ses textes ou ses conférences :
          « Tous les hommes devraient, sur le pont flottant du ciel, devenir ame no mi naka nushi et se tenir debout » (13)
          « Le pont flottant du ciel sert de fondation au takemusu aiki. Chacun de nous doit se tenir en personne sur le pont flottant du ciel afin de laisser l’esprit du bu (bu de budo) imprégner et captiver nos esprits et nos corps » (10).
« Le Pont Flottant du Ciel symbolise un état de l’être éveillé ; il symbolise la compréhension du Grand Dessein du cosmos » (10).

          Dooka de O Sensei :

Le flux vibrant de la vie
Circule et vivifie
Toute la création :
L’esprit-joyau de l’aïki,
Le pont flottant du ciel (8).

Je me suis forgé
Au plus profond de mon être
Sur le pont flottant du ciel,
Uni au vide absolu
Et béni des dieux (8).

          Je me souviens qu’en 1996, Monsieur Gu Meisheng avait utilisé la métaphore du « pont » :
         « S’il existe un pont qui nous permet de passer du commun à la sainteté, de l’ignorance à la sagesse, c’est le yao ».


TENSHI

          Tenshi, revient souvent dans les propos de O Sensei, ce qui signifie « Ciel-Terre » et plus précisément le lien ciel-terre. Comment ne pas y voir la ligne du yao quand l’homme éveillé se tient debout entre Ciel et Terre.
          « Envelopper votre adversaire de votre esprit, et vous pourrez l’entraîner où bon vous semble, avec votre ciel et votre terre » (10).

Qu’elle est belle
Cette forme du
Ciel et de la terre
Émanations de la source-
Nous sommes membres d’une seule et même famille
(8).

          « Le ciel et la terre nous invitent à vivre dans le présent en suivant la voie suprême, plutôt que de nous languir d’un monde hypothétique dans l’au-delà » (10).
« Il faut s’unir avec ces nobles bénédictions par la respiration du
ciel et de la terre en un seul sabre » (12).

AIKIDO

          Le fondateur exprime sa réalisation par « aikido ».
          AI : unité,
          KI : énergie qui régit l’Univers,

          AIKI désigne également la Réalisation de O Sensei.

La volonté divine
Qui infiltre le corps et l’âme
Est le sabre de laiki :
Polissez-le, faites-le briller
De par le monde qui est le nôtre ! (8)

La grande voie universelle
De laiki
Illumine
Chacun,
Ouvrant le monde [à la vérité] (8).

          AI et KI composent le terme aikido, notre discipline.

          Ai ki do : La Voie de la Réalisation Spirituelle, La Voie de l’Unité avec l’énergie qui régit l’Univers.

          « L’aïkido se conforme à la vérité de l’univers et révèle les principes internes de l’existence. Cependant, comme je le dis souvent, chaque individu doit le comprendre d’une manière qui lui est personnelle. Ceux qui pratiquent avec clairvoyance fondent leurs mouvements sur le principe qui implique « un sabre, un corps » Jamais ils ne cessent d’affiner leur personnalité. Il n’est pas possible d’exprimer cette Voie par de simples mots ou par force théories, mais, elle peut être découverte dans la résonance qui soutient l’existence » (8).

Budô, la Voie. Elle se vit
Sans jamais se dire.
Ni mots, ni écrits
N’ont l’assentiment des Dieux (9).

L’aiki – [ses mystères]
Ne peut se résumer
En écrits ou en paroles
Sans dissertation inutile
La compréhension viendra de la pratique (8).

          En effet les mots ne font que représenter l’expérience et quand ils la représentent ils ne sont plus l’expérience.

          Gu Meisheng : « …invisible, insaisissable, indescriptible, indicible, à la fin qui n’existe pas et qui existe. C’est par cette ligne que l’on communique avec notre Vraie Nature ».
          « … Cette ligne infiniment vide, sans dimension… Elle est extrêmement vide, elle peut s’agrandir indéfiniment, ce n’est plus une ligne mais c’est tout l’Univers ».

          Pour souligner ce qui vient d’être dit, voici deux traductions des premières lignes du Daode Jing :

                         « le dao qu’on tente de saisir n’est pas le dao lui-même ;
                         le nom qu’on veut lui donner n’est pas son nom adéquat » (14).

« La voie qui peut s’énoncer,
N’est pas la Voie pour toujours
Le nom qui peut la nommer
N’est pas le nom pour toujours » (15).

          Pour terminer, je vous propose ce texte qui parle de l’expérience du satori (1) de Morihei Ueshiba :
« Tout ceci m’a été révélé par la divinité Sarutahiko (16) le 16 décembre de l’année 1942, entre deux et trois heures du matin. Tous les Dieux du Japon s’étaient rassemblés pour véritablement donner vie à l’aiki, afin de développer l’esprit universel et le sho chiku bai de l’art du sabre. Le sabre à double tranchant du ciel et de la terre se manifesta : ce sabre symbolise le mouvement spirituel qui œuvre à purger le monde de toute abjection et corruption… » (10).
          On peut penser que c’est à cette période que Morihei UESHIBA fait le lien entre son yao et son Eveil, qu’en ce yao érigé, il reconnaît sa Vraie Nature. Il serait plus juste de dire qu’une fusion se réalise dans la totalité de son Être. En effet O Sensei n’a pas eu « d’images » sur cette transformation comme elles nous ont été données par Gu Meisheng, il ne pouvait se référer qu’à sa propre Culture.

          « Alors comment faut-il faire pour s’Eveiller ? Il faut se tenir debout sur le pont flottant du ciel » (12)

 

 

 

(1) Satori : révélation de la Vraie Nature ou Eveil
(2) Morihei Ueshiba – Une biographie illustrée du fondateur de l’aïkido– John Stevens – Budo Editions.
(3) Petit Glossaire – Paul LEU.
(4) Taiji quan art martial technique de longue vie – Catherine Despeux – Editions de la Maisnie.
(5) Le chemin du Souffle – Gu Meisheng – Culture et Sciences Chinoises.
(6) Qi ou Ki (prononcer tchi en chinois – Ki en japonais) : c’est un fluide qui circule dans le corps, c’est une énergie nourricière, base de la santé, c’est une source de force et de puissance en arts martiaux de l’école interne, c’est enfin une énergie vitale, le carburant de la Vie.
(7) Les dooka (chants de la voie) sont des poèmes à 5 vers.
(8) L’essence de l’Aikido – L’enseignement spirituel du fondateur de l’Aikido – Réuni et commenté par John Stevens – Budo Editions.
(9) Budo – Les enseignements du fondateur de l’aïkido – Morihei Ueshiba.
(10) Aikido – Enseignements secrets – Morihei Ueshiba – Budo Editions.
(11) Le kojiki (récit des choses anciennes) et le nihonshiki (Annales du Japon) sont les deux livres mythologiques fondateurs du Japon.
(12) Takemusu Aiki (volume II) -Morihei Ueshiba- Editions du Cénacle.
(13) Takemusu Aiki (volume I) – Morihei Ueshiba – Editions du Cénacle.
(14) Daode Jing (tao te king)- Lao Tseu – Idées/gallimard.
(15) La Voie et sa vertu Daode Jing – Editions du Seuil.
(16) Sarutahiko est dieu gardien de l’Ameno-Ukihashi, le pont du ciel, qui relie le ciel à la terre, dans le kojiki.

Nous verrons comment mettre le yao dans nos entraînements dans le chapitre 5 : « Au service de la pratique ».

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